La monnaie est un objet que nous connaissons tous, quasiment naturellement. Nous le connaissons tellement bien que nous oublions parfois que l’argent est une construction économique, résultat d’un choix de société. D’un point de vue académique, j’ai fait une école de commerce, suivis une spécialisation finance et je dois reconnaitre ne pas avoir eu de cours sur ce qu’est une monnaie. Si on décrit parfois ses fonctions (unité de mesure, intermédiaire d’échange, réserve de valeur), on ne s’attarde pas sur sa nature, sur ces caractéristiques de fond. On se contente d’utiliser celle qu’on a, comme si elle obéissait à des règles optimum, inchangeables. On oublie qu’une monnaie résulte d’un accord entre agents économiques, qu’elle est là pour faciliter des échanges, des mises en mouvement. En 2009 à Belem, lors du Forum Social Mondial, j’ai eu la chance de découvrir le Grao, où comment les étudiants et professeurs d’une université créent leur propre monnaie, une semaine par an, pour accélérer des transactions éthiques et sensibiliser la ville de Porto Alegre aux enjeux du développement durable. L’argent ne saurait-il pas neutre ? Serait-il capable de soutenir, de « flécher » certains types d’actions en particulier ? D’où viendrait alors l’adage populaire « l’argent n’a pas d’odeur » qui nous laisse croire que la monnaie que nous avons dans nos poches est indifférente à ce que nous appelons richesses ?
Bernard Lietaer brise le tabou et nous invite à sortir des crises financières systémiques par des chemins de traverses dans la pensée monétaire. Créateur précurseur de systèmes pour gérer le change flottant en 1970, Bernard a été successivement haut fonctionnaire à la banque centrale de Belgique, trader de renommée internationale, professeur de finance internationale à l’Université de Louvain, et président de l’Electronic Payment System Belge. Il a également participé à la création de l’Euro. Aujourd’hui, consultant auprès de firmes multinationales et de pays en voie de développement, il accompagne l’émergence de systèmes monétaires complémentaires. Il vient de sortir le livre « Au coeur de la monnaie » (éditions Yves Michel) et nous invite à un pas supplémentaire sur les routes de la démystification de la monnaie. L’auteur retrace les 28 000 ans passés, de la préhistoire à Wall Street, pour décrypter les dimensions intérieures individuelles et collectives de l’argent (inconscient collectif et lien émotionnel…).
Force est de constater en effet que nous n’avons pas l’habitude de parler d’argent. Le thème fascine, irrite, déchaine les passions... « le fric est partout »… et pourtant, on ne s’interroge jamais sur sa nature profonde. Alors qu’on peut dénombrer 425 crises financières depuis 1970 (soit 1 par mois sur 30 ans), on se s’interroge pas les mécaniques de création et de circulation monétaire. Dans ce contexte, Bernard identifie au moins 4 voiles qui opacifient ces questions et gêne le débat public :
- l’idéologie : l’argent est au cœur du système capitaliste dominant
- la lobbycratie (quand à Washington, on compte l3 lobbyistes par représentant du gouvernement) ou ploutocratie (ie système politique ou ordre social dans lequel la puissance financière et économique est prépondérante)
- le tabou académique (Bernard qui a fait ses études au MIT comme Paul Krugman, confie que le Prix Nobel 2008 d’Economie lui a dit un jour “Didn’t they tell you? Never touch the money system! You’re killing yourself academically if you touch the money system”.)
- l’habitude patriarcale !
Bernard Lietaer : au cœur de la monnaie from UNIVERSITE INTEGRALE on Vimeo.
C’est précisément sur ce dernier point que « Au cœur de la monnaie » apporte des éléments tout à fait novateurs à l’état de l’art de la finance alternative. Bernard identifie dans nos modes de fonctionnement et de pensée, y compris monétaires, les traces d’une société dominée par des énergies masculines, de type Yang*. En 1987, le Wall Street Journal avait déjà vendu la mèche à l’occasion en titrant : « Wall Street ne connaît que deux sentiments : l’euphorie ou la panique ». Précisément, pour Bernard, ces deux sentiments sont les ombres de l’archétype (ie séquence d’émotions et d’actions qui peuvent être observés à travers le temps et les cultures) réprimé du « Souverain ». En somme, notre société obtient ce que nous méritons : nos mécaniques financières résultent de nos valeurs culturelles qui exacerbent certains modèles et atrophient les valeurs de « la Déesse Mère ». Sur 450 pages illustrées, Bernard revient sur les caractéristiques émotionnelles de nos organisations sociales et économiques. Face aux crises actuelles de changement climatique, de chômage et de précarité, la métamorphose de nos consciences est-elle encore possible ? Serons-nous capable de redéfinir nos croyances et de grandir en humanité ? Nous n’avons plus beaucoup de temps pour nous poser la question… alors en avant, foncez lire ce livre et d’ouvrir le débat autour de l’argent ! (pourquoi pas autour d’un Barcamp)
Merci à @emmapomcom et @zoupic pour m’avoir invité à la sortie de ce livre.
Disclaimer : je suis le cofondateur d’une monnaie Yin avec le Lemna (à découvrir sur Facebook) que je présente ici avec Patrick Viveret.
Avoir, échanger ou être ensemble : discuter des vraies richesses [Lemnagora 2] from lemna on Vimeo.
* Exemples de valeurs Yang fournies par Bernard : compétition, avoir et faire, performance de pointe, logique, linéaire, technologie domine, expansion, hiérarchie, autorité centrale, dieu transcendant ; là où le Yin valoriserait la coopération, être, endurance et soutenabilité, paradoxal et non linéaire, habilité interpersonnelles, « small is beautiful », égalité, confiance mutuelle, divinité immanente

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