En complément de 2 précédents posts (Le Flux et le Stock ; Il n'en restera qu'un), j'ai envie de jeter un paver dans la mare du PAF... et plouf.
J'identifie 5 bouleversements majeurs qui vont nous faire passer d'un monde compliqué (opposition de différents système - monde du "OU") à un monde complexe (interpénétration de plusieurs systèmes - monde du "ET") : la Télé2.0 is coming !
Le contenu et le contenant
Longtemps, pour des raisons techniques, la télévision regroupait sous le même terme à la fois les émissions et le poste qui les recevait. Le contenu était, par la force des choses, associé au contenant.
Aujourd'hui, les contenus voyagent (« place shifting »). De très nombreux et très différents "habitacles", fixes et mobiles, sont capables de recevoir/stocker des contenus vidéos. Ces derniers nous accompagnent, en continu, où que l'on soit.
Les enjeux que cela soulève : techniquement, on peut regarder tout, tout le temps, mais quelle combinaison contenu/contenant est vraiment pertinente? Ce n'est plus tant la technique mais la situation dans laquelle on est qui semble structurer nos usages. Les capacités de nos enablers ont biensur un rôle (taille de l'écran, stockage, batterie, connectivité...) mais, sans doute aujourd'hui, moins contraignant que la nature de l'occasion d'usage. Souhaite-t-on regarder un sujet de fond qui nous passionne ? partager un moment collectif ? se laisser distraire ? s'informer sur un sujet précis rapidement? En répondant à ces questions, les acteurs colleront au plus près des attentes des consommateurs : ils exploiteront la bonne nature (existante ou à inventer) et le bon format (existant ou à inventer) des vidéos.
La distribution et la diffusion
Longtemps, les exploitants de contenus vidéos étaient de deux sortes. Schématiquement, les producteurs de film vivaient de la distribution de contenus : ils tiraient leurs revenus de paiements à l'acte, supportés par leurs clients (sortie salle, édition vidéo, vente de droits). Les autres, les chaînes de télévision vivaient de revenus publicitaires d'annonceurs, reposant sur des mesures d'audiences du public.
Aujourd'hui, avec les plates-formes de VOD, les diffuseurs peuvent devenir distributeur ; avec les nouvelles de technologies de broadcasting, "d'autres" peuvent devenir diffuseurs. Les business modèles ne sont plus étanches.
Les enjeux que cela soulève : techniquement, on peut proposer au video-spectateur de louer ou de devenir propriétaire du contenu qu'il souhaite regarder (de le regarder une fois ou à volonté), mais quels arbitrages maximise nos revenus ? Pour trouver des premiers éléments de réponse, il faut sans doute comprendre la logique des acteurs, leurs pouvoirs de négociation vis à vis des ayants-droits et leurs finalités business : gagnent-t-ils plus d'argent en vendant un produit (du stock) ou en fournissant un service (du flux) ? Pour compléter, il faut bien sur s'intéresser aux logiques consommateurs (cf "Le flux et le stock"). Les réponses ne sont pas encore dessinées et reposeront sûrement sur des solutions hybrides créatives : la forfaitisation est sûrement une piste intéressante. Ce principe "nouvelle nouvelle économie" permet aux consommateurs d'avoir à sa disposition, à volonté, un service personnel dont le coût est réduit car lissé dans le temps (et supporté par de très nombreux autres consommateurs).
Le flux et le stock
Longtemps, le télé-spectateur était dépendant de la programmation des chaînes. Les émissions de télévision étaient, en effet, largement caractérisées par leur date de péremption : leur heure de diffusion. On subissait la programmation des antennes et de l'intrusion de pages de publicité. Les enregistrements sur magnétoscope ont été une première étape redonnant du pouvoir aux consommateurs : ils permettaient de conserver (en stock) une émission (un flux) mais pas de se libérer de la temporalité de la diffusion.
Aujourd'hui, avec les DVR (et demain avec tout disque dur, doté d'une interface intelligente), on choisira ex ante nos programmes préférés et on les consommera à volonté quand on le souhaitera ("time shifting"). Les consommations de contenus seront toutes différées et décalées : la notion d'audience perdra son sens.
Les enjeux que cela soulève : le métier d'une chaîne qui était celui d'un programmateur se rapproche progressivement de celui d'un bibliothécaire, où plus exactement d'un libraire. L'actualité "live" n'a plus de sens (à l'exception de contenus spécifiques comme le sport) : toute la force d'une chaîne sera alors de constituer une base (exhaustive? exclusive?) de contenus et de l'animer. Les revenus publicitaires liés à l'audience vont largement diminuer, au profit de "placements" financés pour les annonceurs (je ne parle pas ici des impacts pour les annonceurs, mais quand on sait que, pour certaines industries, le "tout télé" est la règle des investissements media pour pousser ses ventes, de larges mutations vont être nécessaires et avoir lieu non sans heurts). En complément, les consommateurs pourront eux-mêmes payer la télé qu'ils enregistrent, sous la forme de pay tv traditionnelle ou sous de nouveaux formats. Les "smart subscriptions" sont des pistes intéressantes : le fait de choisir est un acte engageant pour le spectateur (en complexité, en énergie) ; pour profiter d'une consommation passive et intelligente, on pourra se composer un profil et la chaîne nous proposera une programmation dédiée répondant à nos attentes (sorte de smart S-VOD).
One to Many et Many to Many
Longtemps, la production et la diffusion de contenus étaient très coûteuses : peu de gens pouvaient faire des films et les films devaient toucher un public très large. Nous étions dans un système reposant sur l'info-capitalisme (la propriété très privée des moyens de production) et sur l'info-consommation de masse (la mise sur le marché de produits standardisés offerts au plus grand nombre).
Aujourd'hui, avec les dernières technologies hard (caméra numérique) et soft (plate-forme de montage et de mise en ligne, vlogging), tout le monde peut produire des videos et les diffuser à tous. Tout ce qui me passionne et qui potentiellement peut passionner quelqu'un d'autre sur le "réseau" a une légitimité et un potentiel.
Les enjeux que cela soulève : Les contenus professionnels n'ont plus le monopôle du marché des contenus. Pour un certain nombre de bonnes raisons, dans certaines situations, à propos de certains sujets, les contenus amateurs répondront très pertinemment à mes attentes vidéos. Les chaînes traditionnelles doivent-elles alors se positionner sur ce marché ? Devenir un portail de contenus au sens large ? Construire une plateforme mélangeant le B2C et le C2C ? Globalement, le web2.0 s’accompagne d’un mouvement plus large de désintermédiation où les négoces-distributeurs doivent s’interroger sur leur valeur ajoutée vis-à-vis de producteurs et des consommateurs. Si ces modifications comportent des risques, elles ouvrent également de larges opportunités. Le principe de la Long Tail en est un exemple : associé à des produits totalement dématérialisés, il fait sauter les systèmes d'économie basés sur la rareté : l'abondance est possible et peut être efficace (la somme globale des marchés de niche peut parfois dépasser celle des hits).
La destination et l'impulsion
Longtemps, la consommation de contenus vidéo était contrainte par le temps. Elle tenait presque du rituel. On s’installait devant un écran pour voir, partager, vivre ensemble. Il s’agissait essentiellement de produit de destination – on se mettait en condition pour les acquérir et les consommer.
Aujourd'hui, la consommation de vidéo est beaucoup plus flexible. Leurs formats et les supports sur lesquels on peut les recevoir sont beaucoup plus dynamiques. L’immédiateté et la vitesse (ou le morcellement du temps) sont des nouvelles modalités de consommation. Tout est facile et non engageant (sentiment de liberté) : c’est le « content snacking ».
Les enjeux que cela soulève : Les contenus vidéo ont été conçus pour répondre à certains types d’usages et de lieux de consommation : la salle, le salon. Comment adapter ces contenus aux nouvelles occasions de consommation ? Quels nouveaux formats et sujets répondront à ces nouvelles attentes ? Comment pricer ces produits, courts, denses, sans dégrader les produits traditionnels ?
La vague de fond que nous sommes entrain de vivre est, à mon sens, une combinaison linéaire de ces 5 facteurs. Et tanpis pour les éclaboussures !
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